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Guesh Patti et ne reviendra plus !
Article mis en ligne le 23 juin 2026

par Patrice MOREL

Madame Guesh Patti nous a quitté dans la nuit du 21 au 22 juin 2026, en pleine Fête de la musique. Ce sont des souvenirs qui remontent quand je l’ai rencontrée à la Fête de l’Humanité en septembre 1990.

Je travaillais au Comité d’établissement régional S.N.C.F. de Paris-Nord et, dès que je pouvais, j’interviewais une personnalité pour insérer un article dans le journal des cheminots et cheminotes Voix Libres.
La fête du journal L’Humanité était une mine de ressources. Entre autres artistes, s’est produite Guesh Patti et j’ai pu avoir un entretien avec elle, que je vous livre.

Fête de l’Humanité 1990
© Photo Patrice Morel - 1990001_A_031
Interview

Patrice MOREL : Bonjour, Guesh Patti. Tu m’as l’air assez branchée sur les cheminots.

Guesh PATTI : Tu sais, c’est très drôle, parce qu’en fait, c’est très simple. Moi, j’adore le cinéma et j’aime le vieux cinéma.
J’aime le cinéma en noir et blanc d’avant-guerre et d’après-guerre. Et il y a eu quand même des films assez étonnants, d’ailleurs, sur la guerre et justement sur la participation des cheminots pendant la guerre, qui ont fait, je dirais, des choses assez miraculeuses. Et ce sont des gens qui ressemblent un peu à des... je ne sais pas, je les regarde comme des artistes.
Tu sais, je les regarde comme les gens qui montent et qui démontent des chapiteaux. Il y en a qui faisaient des chemins comme ça. D’ailleurs, il y avait des cheminots qui emmenaient aussi les chapiteaux et les cirques sur les trains, ce qu’on fait moins maintenant.
Les cheminots, on a toujours l’impression que ce sont les… les infirmiers, les docteurs, du chemin. Ce sont des gens qui soignent les rails, qui soignent leurs locaux, qui ne sont pas des machines. La bête humaine, ce n’est pas un film qui s’envole, tu vois, ça reste dans les mémoires.
D’abord, j’adore le train. Bon, j’adore la route et j’adore le train.
Je n’aime pas trop l’avion, je ne connais pas bien pour le bateau, mais je n’aime pas le train d’aujourd’hui, bourré d’air conditionné, on ne voit plus rien. Je suis complètement passéiste. J’aime les vieux trains.
Quand j’étais petite, on prenait des Michelines. Ça existait, des trucs comme ça. J’aimais voyager dans un train qui n’allait pas trop vite, où on prenait soin de nous, où même si on n’était pas forcément riche, il y avait quelque chose ; un chef de gare. Enfin, il y avait une fête.
Le fait prendre le train, c’était une fête. Ça pouvait être très triste, tu me diras. Il y en a eu des choses tristes dans les trains.
Mais, je ne sais pas, ils ont tout fait, les cheminots, pour que ça s’arrange. Et si on perd les cheminots, c’est qu’on perd le voyage.
Donc, les cheminots, c’est le voyage.

PM : Et tu as vraiment l’impression de perdre les cheminots, actuellement ?

GP : Bah, écoute, avec les trains qu’on a, c’est génial. Attends, je ne vais pas râler sur le TGV qui va me transbahuter en deux heures, d’un endroit à un autre, ou quand il va traverser le tunnel sous la Manche, on va être à, je ne sais pas, 40 minutes de Londres.
C’est vrai que c’est grisant. Mais, très honnêtement, je m’en fous. Moi, j’adorais le voyage.
J’aimais, on préparait des paniers de pique-nique parce que c’était long, donc on allait bouffer. J’aimais quand ma grand-mère me donnait des petits œufs durs, des petites tomates dans un panier, des machins comme ça. On perd, tu vois ce que je veux dire, on est... Je ne suis pas sûre que j’aime le modernisme, voilà.
Donc, les cheminots, c’était la vie. Le train sans les cheminots, c’est vachement technique, quoi. Alors, ça doit être pratique, certaines fois, mais ça n’a pas d’âme.
Moi, j’aimais ces gens barbouillés qu’on voyait se donner un mal de chien pour être sûre qu’un train allait passer. Quand je partais en vacances, tu sais, il y avait des... La nuit, tu changeais. On savait qu’il y avait des trains qu’on arrêtait, qu’il y en avait un bout, qu’on mettait sur un autre. Enfin, je ne vais pas parler cheminots.
Il y avait une griserie. Qu’est-ce que tu veux que... Avec l’air conditionnée, on ne peut plus ouvrir les fenêtres. On ne respire plus la campagne. Les gens, on ne les voit pas, on ne les salue plus. Ils ne nous disent plus bonjour.
Je n’aime pas tellement le moderne. Alors, tu vois ce que je veux dire, ça va leur faire plaisir, j’espère, mais je ne sais pas, c’est triste. J’ai l’impression que je perds mon grand-père et mon oncle, mes grands-cousins.

PM : Le TGV ?

GP : Au niveau du TGV, puisqu’on parle beaucoup de lui... La seule chose que je peux dire, c’est que la première fois... Très honnêtement, je ne me souviens plus du nom, mais avec un ex-Jules, on avait fait une exposition sur le train. Et le TGV, quand il est arrivé, il était orange.
Je l’ai trouvé ignoble. Et je me souviens qu’à l’époque, j’avais dit, je ne comprends pas, qu’une flèche ne soit pas d’un vif argent. Et là, je suis contente, parce qu’ils ont au moins changé la couleur. Maintenant, on en a un blanc et bleu, je crois. Et on en a un argent et bleu, ou un truc comme ça. Je trouve ça plus beau.
Le côté orange, c’est ignoble. Donc, ça, c’est complètement personnel. C’est bien ce TGV, si vous voulez que je le dise.
Mais je m’en fous, voilà. C’est triste, quoi. Mais je ne suis pas quelqu’un qui apprécie la vitesse et le modernisme.
On va me dire alors, pourquoi tu ne lis pas à la bougie ? Parce que j’ai été élevée à l’électricité. Mais je dois dire, je ferais plutôt partie des gens qui, au niveau de la pollution, de l’économie, je peux très bien retrouver les lampes à pétrole et la bougie. Je trouvais ça vachement plus beau, des candélabres avec des bougies, que certaines lampes contemporaines.
Donc, il y a contemporain et contemporain. Dans le design, il y a des choses sublimes, parce que ce sont des créateurs. Mais dans la technique pure, simplement pour l’argent, pour un rendement, une rentabilité, ça, ça m’emmerde complètement.
Oui, c’est ça, le problème de la rentabilité.

Fête de l’Humanité 1990
© Photo Patrice Morel - 1990001_A_032

PM : Justement, tu parlais des trains qui s’arrêtaient un peu partout. Et actuellement, c’est plutôt la désertification des lignes.

GP : L’avion est là pour ça, à la limite. C’est formidable, les avions. Moi, je déteste. En avion, j’ai mal au cœur.
Je ne vole pas. Je sais bien que c’est le rêve de l’homme de voler. Mais a priori, on n’a pas trouvé.
J’aime bien mon petit sol. J’aime plutôt les arbres, avec les racines. On peut pointer son nez au ciel, c’est bien.
J’aime le temps. Et puis, plus je vieillis, plus je trouve que ça va trop vite. Mais ça, on s’en est tous rendu compte. Plus je vieillis, plus j’aime prendre mon temps. Alors moi, le machin qui va à 300 à l’heure, ça va m’arranger pour des coups de boulot.
Mais ça ne m’arrange pas ma poésie.

PM : Le train pour toi, c’est quoi actuellement par rapport au TGV, par rapport à l’ancien train ? Est-ce que c’est un train d’affaires ?

GP : Oui. Regarde, c’est d’ailleurs très triste.
On vide les villes, par exemple, de leur centre et de leur sens. C’est-à-dire qu’on est trop contents de vider Paris parce que justement, on peut expliquer que que tu sois en RER ou en train, tu es à une heure pratiquement de tout maintenant. Alors bon, tu vois cette espèce de cavalcade stupide des gens qui sont obligés de travailler, par exemple, sur Paris et qui repartent le soir.
C’est inouï. Moi, j’ai pris des trains parce que j’ai de la famille, par exemple, à Rouen. Tu vois que les gens dans le train de Rouen-Paris Paris-Rouen ne sont pas des gens qui prennent le train parce qu’ils ont été faire un voyage ou visiter de la famille. C’est parce qu’ils bossent et qu’ils ont telle heure pour arriver et telle heure pour rentrer.
Il faut que ça aille très vite. Donc là, d’un seul coup, on comprend puisqu’il y a des gens à Rouen qui travaillent sur Paris et qu’on n’a pas trouvé le moyen intelligent de, je ne sais pas, d’agrandir les villes, d’enrichir, de garder les petits métiers. On a vidé les Halles.
C’est le profit. Et au profit, le profit, c’est la destruction de la poésie, la destruction d’une vie qui était beaucoup plus riche.
Il y avait des petits vieux dans les Halles. C’est un quartier où on vivait à peu de moyens. Maintenant, tellement le mètre carré est devenu hors de prix.
Je ne peux même pas te dire le prix, tellement ça serait affreux de l’entendre. Et avec des appartements qui sont des petites deux pièces, mais ça ne fait rien, on les achète quand même, on investit. Tout est de l’argent.
Maintenant, on achète Paris pour de l’argent. On fait comme les Japonais. C’est-à-dire que comme les Japonais n’ont pas eu d’autre solution pour se venger quelque part, soyons clairs, de racheter le monde, alors on trouve ça intelligent aussi, finalement, d’être riches.
Mais je crois qu’il y a riche et riche et qu’il faut faire très gaffe parce que la vieille Europe, qui est de toute façon en retard sur ce système-là, ne le récupérera pas, à mon avis, et va perdre, alors, le tout, parce qu’on aura en plus perdu une espèce de richesse culturelle. Enfin, c’est un peu fouillis, tout ce que je raconte. Il va falloir faire le tri, mais tu vois, ce n’est pas un débat, il faudrait l’ouvrir.

PM : Tu n’es pas optimiste pour la nouvelle Europe, finalement.

GP : Ce n’est pas ça. De toute façon, je ne suis pas quelqu’un d’optimiste, mais non, la nouvelle Europe, on n’a pas tout compris.
On ne sait pas se vendre. De toute façon, si on veut faire de l’argent, il va falloir savoir se vendre. On ne sait pas se vendre, et la France encore moins que les autres. Alors, le train, on l’a et on peut le vendre, et on le vend. On est sûr de notre coup, là. Donc, tu vois, tout est un peu bâtard.
Bien sûr qu’on a un train le plus sublime du monde. Techniquement, il n’y a rien à dire là-dessus. Mais alors, moi, je m’en fous.
Mais je sais que c’est la guerre à ça. C’est-à-dire, maintenant, on peut être le plus riche en ça, le plus rapide là. Où sont les plaisirs de regarder un arbre, une feuille, découvrir un champ de coquelicots ? Quand tu dis ça, tu as l’air d’un con, maintenant.
Il y avait des fleurs, d’ailleurs, dans les rails. Tu vois, ça avait le temps de pousser, tu imagines.

PM : Je vois que tu as pas mal voyagé. Tu as une anecdote sur le train, quelque chose de cocasse ?

GP : Non, je n’ai pas d’anecdote sur le train, sauf quand on le rate, c’est toujours cocasse. Parce que, bon... J’ai des histoires cocasses qui sont plutôt scéniques, tu sais, d’artistes, et qui sont des histoires entre nous.
Par chance, d’ailleurs, faut toucher du bois, j’ai pas eu trop de salades ou d’accidents, même drôles. Non, c’est assez classique.
J’aime pas le train moderne. J’aimais mieux le train d’avant. J’aimais le train quand j’étais petite.
J’emmenais mon chat. Je suis très famille... roulotte, à la limite. C’est comme les escargots.
Tu mets ta maison sur ton dos, puis tu t’en vas. Ça va devenir le rêve d’acheter une énorme caravane, puis de se déplacer comme ça. Ça sera moins con.

PM : J’aimerais connaître tes impressions sur le nom de notre journal Voix Libres ?

GP : Voix Libres, immédiatement, ça te fait penser à quelque chose d’artistique. Personnellement, bien sûr, je voie le jeu de mots, mais je pense qu’effectivement, les artistes ont cette chance, puisqu’on peut s’exprimer, normalement, en toute liberté.
Ceci dit, cela devient plus rare qu’on l’imagine, puisqu’il y a des tas de pays où ça n’est pas si facile que ça. Et puis, je crois qu’on est arrivé même à une période où je trouve que les artistes n’en disent pas assez, moi, personnellement.
Mais c’est vrai qu’être artiste, c’est notre chance à nous. C’est notre liberté. Mais au prix de beaucoup, beaucoup de... Comment je pourrais te dire ? Beaucoup de fatigue, beaucoup d’état de nerfs, beaucoup d’ulcères, beaucoup de mauvaises nuits, beaucoup de mauvais sommeil. Justement, on dormait bien dans les trains de nuit.
Ce n’est pas si simple, quoi. Je dirais qu’une chance inouïe, être artiste, libre d’expression. Mais on souffre.
Je crois que quand on est conscient, on souffre terriblement. Alors, finalement, je me demande, dans ce monde, quelle est la véritable liberté ? Je ne suis pas sûre qu’il y en ait une. Regarde ce qu’il se passe dans les savanes où ces aborigènes sont complètement déracinés maintenant, que ce soit en Australie ou ailleurs.
Il reste peut-être les Massai, qui me fascinent, parce qu’en plus, je trouve qu’esthétiquement, c’est les gens les plus beaux de la Terre. C’est une question encore à se poser. C’est-à-dire que maintenant, où trouver la liberté ? On bosse comme des malades.
On est des fourmis hystériques. Et voilà. Il n’y a rien à faire.
Je n’arrive pas à trouver quelque chose toujours d’optimiste à dire. Mais pour les enfants, il faut leur laisser croire quand même que c’est possible. Mais il faut quand même les prévenir.
L’image « voix libre », tu vois, avec des enfants, l’art de Noël, être généreux, espérer que des gosses... Il faudrait que ce soit les gosses qui souffrent moins. Parce que déjà, dès qu’on devient grand, on devient conscient. Dès qu’on est conscient, c’est difficile d’être heureux, quoi.

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